L’Upcycling des Sneakers : La réincarnation des sneakers

Depuis leur création au 19ᵉ siècle, les chaussures de sport sont passées des terrains de sport au défilé de mode en changeant de nom au passage. Aujourd’hui appelées sneakers, leur marché mondial pourrait atteindre plus de 100 milliards de dollars d’ici 2026, mais à mesure que la demande augmente, les déchets s’accumulent d’autant plus que le système en vigueur pousse à la surconsommation de chaussures qui voient leur valeur symbolique voire financière, dépréciée aussi rapidement qu’apparaissent les nouvelles sorties. Par ailleurs, l’industrie de la chaussure est l’une des industries les plus polluantes du monde. À titre d’exemple, il semblerait que seulement 30% de la peau soit utilisée pour la confection d’une paire de chaussures et les 70% de cuir restants partiraient directement à la poubelle. En réponse, beaucoup de marques se sont attaquées au problème en proposant des baskets éco-responsables. Ainsi toute la gamme de chaussures de running Mizuno est vegan, adidas x Parley produit des sneakers à partir de déchets récupérés en haute mer, Converse renew commercialise des chaussures en toile recyclée, Veja recycle du PET, Piola Paris a une démarche de commerce équitable et Igwe a une démarche responsable à 360 degrés. Malgré ces efforts un problème de taille subsiste, que faire de l’amoncellement de paires abandonnées parce que obsolètes ? Il y aurait sûrement mieux à faire en termes de récupération, voire même de réincarnation. Sans aller dans les extrêmes, posons-nous la question de la seconde vie des sneakers ? Des sneakers upcyclées sont-elles envisageables ?

Il y a tellement de pièces et de matériaux différents dans la construction d’une chaussure que la solution la plus simple revient souvent à tout broyer en vue de les transformer au choix en inserts pour le rembourrage, en revêtement de sol, en tarmac ou en terrain de sport.  Moins accessible que le textile, le recyclage industriel des chaussures n’est pas aussi répandu que pour le coton, le lin, le denim ou autre. Néanmoins les voies de l’upcycling commencent à s’ouvrir à nos anciennes sneakers que cela soit sous la forme d’objets voire même de …chaussures. 

Les sneakers font l’objet d’un culte à la limite de l’entendement, dans une moindre mesure, elles servent de source d’inspiration à beaucoup d’artistes qui voient en elles de nouvelles fonctions jusque-là insoupçonnées. L’upcycling des sneakers, des corsets, aux masques en passant par des bijoux, les voies des designers sont impénétrables.

C’est notamment le cas de Cierra Boyd alias Friskmegood. Cette dernière, pressée par un concours de mode dont le gage était de confectionner une pièce sans utiliser de tissu, pense à utiliser des chaussures comme matière première après avoir vu un épisode de VICE sur Gary Lockwood. En effet, cet artiste fabrique de drôles de masques à gaz à partir de sneakers. Elle se rabat alors sur les baskets de son père oubliées dans le grenier pour en faire un corset. Bien que Boyd travaille avec une variété de baskets différentes, elle reconnaît volontiers avoir un penchant pour les Nike Air Force One qui de son aveu sont idéales au vu du grand nombre de couleurs disponibles. 

En parlant de masques, nombreux sont les artistes à s’être essayés à la transformation de sneakers en objets d’art contemporain. Nous avons mentionné précédemment Gary Lockwood alias Freehand Profit qui voit dans les sneakers des œuvres de pop-culture tel des trophées en forme de tête d’éléphant, le casque d’Iron Man, ou encore celui d’un Stormtrooper. 

De son côté, l’artiste de Vancouver Brian Jungen explore son identité dans son travail en puisant ses références dans ses origines Amérindiennes. Brian veut apporter sa contribution en modernisant la représentation des objets amérindiens qu’il observe dans les musées de sa ville. Il fait alors le parallèle avec les vitrines des magasins qui présentent les sneakers à la manière d’un musée. Il se met à travailler des chaussures Air Jordan pour leur donner l’allure de masques traditionnels amérindiens. Sa réflexion est profonde, il veut lier l’histoire coloniale aux actuelles conditions de travail dans les sweatshops, tout en confortant les sneakers comme des reliques des temps modernes.

Oeuvrant  dans un autre registre avec ses masques anti-pollution ou coronavirus (au choix), le pionnier des masques élabores a partir de sneakers n’est autre que l’artiste/designer chinois , Zhijun Wang.  Ce dernier tranche dans le vif des paires les plus recherchées depuis une dizaine d’années. Avec plus de 300 pièces différentes, ces pièces uniques et originales ont même été exposées dans les plus grands musées du monde, comme le MoMa.

Un autre designer féru de baskets upcyclées est l’artiste kurde All Amin qui vogue du bustier aux baskets à talons en passant par les colliers. A l’instar d’Obelix, ll est tombé dans les baskets quand il était petit et a même pu se constituer une véritable collection après une pige de vendeur chez Foot Locker. Il est ensuite embauché sur un malentendu chez un fabricant de chaussures Berlinois, après avoir prétendu avoir une bonne expérience dans la conception de chaussures lors de l’entretien. Il ne restait plus qu’à créer des modèles pour le portfolio que lui a alors réclamé son futur employeur. Devant l’urgence, il a puisé dans sa garde-robe et le marché de l’occasion pour se procurer des matières premières. Ses premières œuvres étaient nées.

À l’instar de l’upcycling de vêtements, certains designers se sont demandés comment récupérer les sneakers autrement qu’en opérant une simple restauration. Au final, ils leur ont redonné vie sous la forme de chaussures, il fallait y penser !

Ainsi le designer Eugène Riconneaus décide, dès 2010, de collecter les restes de matière de la production de ses collections de chaussures pour femme pour créer ER souliers de skate

À l’inverse d’Eugène Riconneaus, Ancuta Sarca reconstruit des chaussures à talons à partir de paires de sneakers. La designeuse se procure sa matière première dans les friperies de Londres et les sites de revente comme eBay. Elle coupe, modèle, coud et fusionne chaque à obtenir le résultat escompté. 

En janvier 2019, le directeur artistique de Louis Vuitton, Virgil Abloh présentait quant à lui, un pop-up exclusif dédié aux sneakers LV Trainer. On pouvait y apercevoir 5 paires de LV Trainer démontées et remontées par les artisans de l’usine Vuitton de Fiesso d’Artico selon la philosophie éco-responsable instaurée lors de la première collection de feu Virgil Abloh. En supplément, les artisans fournissaient un kit de personnalisation aux heureux acquéreurs de ces paires de sneakers originales contenant des lacets tie & dye, des fleurs de Monogram sur la semelle, un tag iridescent ainsi que des indications de montage laissés apparents ou des débords de fils. 

Un autre designer à s’être intéressé à l’upcycling des sneakers est Helen Kirkum qui se présent aussi sobrement que quelqu’un qui fabrique des baskets à partir d’anciennes baskets. Elle serait un peu la quintessence de la sneaker upcyclée ! Déjà petite, Helen passe son temps à personnaliser ses objets d’occasion, mais c’est à la suite d’une discussion sur ce qui constitue une vraie chaussure lors de ses études au Royal College of Art de Londres que Kirkum se met à décomposer puis réassembler des sneakers à la manière de points de soutures de Frankenstein. Le tout est relevé par ’un petit challenge artistique, artiste ne travaille qu’à partir de pieds uniques, pas de paires dans son coffre aux trésors !

Helen Kirkum

Pour les plus curieux, l’artiste organise des ateliers de sculpture de baskets ouverts au public afin de sensibiliser les gens à la création et à l’infinité de ressources environnantes. On peut y fabriquer des baskets à partir de déchets trouvés dans sa propre maison. Mais pour devenir un maître de la basket upcyclée, il vous faudra prendre à Londres l’Eurostar avec votre sac de déchets d’abord.

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